UN MONDE PARFAIT – Daniel Guimond

Nouvelle inédite datant de 1998, écrite à Trois-Rivières, Qc

Ce matin-là! C’est appuyé du chant répétitif et exaspérant des oiseaux impitoyables dehors me vrillant les tempes, que l’intelligence a sonné le clairon au centre de mes opérations cruciales…

Pour tout dire, un nouveau jour se levait… Je reposais entre les chairs de deux femmes nues, et malgré les membres que j’avais d’ankylosés, pour avoir servi d’oreiller de fortune, je ne m’y sentais pas plus désemparé qu’un fruit dans l’alcool. Au contraire, je me comptais soudainement parmi les hommes les plus comblés du monde. Comme si je m’étais réveillé au paradis, avec la preuve tangible que Dieu existe.

Lorsque j’ai refait surface, j’avais la tête à même l’Éden tempéré de la poitrine de Sophie, que j’enlaçais. Aussi, je surpris sur-le-champ une différente odeur féminine, un parfum jusque là inconnu! À cause, toutefois, de nos courbes emboîtées les unes aux autres, j’ai mis un temps avant de trouver un sens au désordre de nos muscles entremêlés. À mon grand désarroi, en y humant de plus près, je dus reconnaître qu’il s’agissait de Alice blottissant tout son saoul contre le nôtre.

Doux Jésus! Alice, la future épouse de Michel; mon frère…

Afin de mieux vous situer, je devrais spécifier que j’étais nu aussi, et que mon cerveau me faisait l’effet d’émerger d’un clair brouillard chaud. Je jouissais du moment, les neurones au neutre, résistant fort à l’idée que ce genre de chose ne se produit que dans les histoires des autres.

« De toute façon, ai-je lancé à ma propre intention avant de hurler en silence : Je suis un homme mort !!! »

J’en ai profité pour imaginer à loisir, que je me noyais dans le lac de leurs corps, tout en me demandant franchement si nous l’avions fait…? Si nous avions baisés tous les trois – s’entend?!

Car mis à part le fait que je m’en serais voulu à mort d’avoir oublié ça!… Je faisais le mort… Je faisais le mort tout en priant de me remettre du mal de crâne record qui grattait à mes tempes. J’ai fini par en conclure que même la perfection avait son prix.

Et là, Sophie,- ma Sophie à moi -, dans la mécanique de son ballet inconscient, s’est retourné mollement. Cela eut pour effet d’étirer au-dessus de moi un drap, qu’Alice avait d’enroulé autour de la taille et n’avait aucunement l’air de vouloir céder. Cela créa un tunnel blanc dans lequel je me sentais fait comme un rat, parce que je commençais à bander… L’autre versant de mon accident sur le point de se produire, Alice, gonflait du torse. Elle mettait en évidence ses poumons que j’avais largement sous évalués. Entre nous soit dit…

Cela a pris des proportions d’une telle envergure que je voyais mal comment me sortir de ma fâcheuse position sans réveiller l’une d’entre elles. Le temps que le supplice a duré, je me suis demandé comment je l’aurais su, si c’était ça, pour moi, le bonheur?!

Or, puisque Dieu semblait de mon bord, qui?… me suis-je posé la question. Qui oserait se hasarder contre moi?!

Aussi, c’est avec la minutie d’un démineur que j’ai manœuvrai hors de là. J’ai dû me traîner à l’aide des coudes d’abord, puis je me suis tiré un gramme à la fois en direction du pied du lit. Ouf!!! J’ai subi l’épreuve en me frottant à Sophie, combattant de toutes mes forces disponibles les pensées du corps de ma future belle-sœur, tout contre moi. Véritable adultère dans l’âme…

C’était plus fort que moi!

J’eus beau me répéter que je sortirais de cette manche vainqueur. Et que même si je n’en avais pas l’air, à genoux comme ça, la bouche affreusement pâteuse, la bitte molle de terreur, avec mon honneur quasiment intact… En supplément, j’avais l’anatomie d’Alice plantée droit dans les yeux. De mon point de vue on aurait cru à une fleur. Appelons les choses par leurs noms : je me suis franchement rincé l’oeil à son dépens pour la première fois depuis qu’elle traînait dans les parages !

De plus, et cela pour mes propres annales; j’ai noté qu’elle possédait un sacré bon rasoir. Elle avait une peau parfaite, la couleur du bronze. J’aurais eu un filet de bave qui me coulait des lèvres que cela ne m’aurait surpris qu’à moitié. Tout en dérobant cette image pour l’éternité dans ma mémoire, je me suis assuré que d’aucun condom à la traîne ne vienne confirmer ma hantise d’un trou de mémoire fatal.

Mais tout était nickel et rien n’allait plus!

J’ai pris aussitôt quelques grandes bouffées d’air frais près de la fenêtre, je m’en suis rempli les poumons à plusieurs reprises tout appréciant la lumière pailletée où mes pires craintes et mes plus fols espoirs entraient en collision.

J’ai fait glisser mon pantalon du bout d’un orteil vers moi. Lorsque je l’ai enfilé, la menue monnaie y a mise un peu du sien… Or, les filles ronflaient in petto, et j’ai jugé prudent d’évacuer les lieux en refermant derrière moi.

***

Dès le premier contact avec cet univers tout neuf – il régnait dans la cuisine un tel ordre que – deux choses idiotes m’effleurèrent simultanément l’esprit : Je me suis dit ; soit une fée a joué de la baguette magique dans le coin; soit nous avons été cambriolés, car le machin à jus, le truc à malaxer, qu’est ce que j’en sais encore ? Même le grille-pain avait disparu !

J’ai avalé de longues rasades d’eau fraîche à même le robinet. L’eau y restait glacée malgré la chaleur qui pesait depuis des semaines. La faculté de penser a repris peu à peu le dessus dans le chaos de mon esprit. J’avais une de ces soifs, et spontanément, pas peu fier de mes prouesses sentimentales, je me retrouvais un peu comme à l’époque où je trompais Sophie, à nos débuts. J’ai fait une pause, pour laisser les mots agir pleinement. Ensuite je me suis précipité vers le salon, ou d’une distance respectueuse, je pus constater qu’une forme humaine était enroulée dans un sac de couchage sur le canapé. J’en ai secoué la tête en revenant sur mes pas. Je préférais ne pas trop chercher à comprendre ce qui avait pu se passer.

Au passage j’ai emporté mon veston pour finir par m’enfermer dans l’atelier, du moins c’est ainsi que nous appelions cette pièce étroite dans laquelle je me livrais à mes velléités d’écriture. Je me suis dit que l’obscurité jouerait en ma défaveur si Michel me cherchait des histoires. Sans compter que j’avais bien peur que la lumière directe ne me tue à cet instant précis de ma vie. J’ai écarté les rideaux d’un millimètre et alors constaté que ma table de travail avait durement écopé. L’ordinateur indiquait erreur d’imprimante, pendant que des verres de tout acabit créaient un joli presse-papier rouge et or sur mes feuilles éparpillées.

Lorsque mes yeux se sont habitués à l’éclairage, que je me suis senti le courage de bouger, j’ai entrepris ce que tout homme sensé aurait fait : j’ai arraché de mes poches de pantalon les billets tout froissés. J’en ai confectionné une petite boule qui a tout de même réussi à m’arracher un sourire de satisfaction.

Avez-vous déjà eu la sensation que tout allait trop vite? Que cherchant en quelque sorte le frein au train des événements, vous aviez l’impression de poser le mauvais geste au pire moment ?

Ce sentiment d’impuissance m’a gagné, alors que dans une série de contorsions indélibérées, avec des mouvements qui ne me ressemblaient pas, j’ai écrasé à la va vite, tel un zombie, la poudre de perlimpinpin que Sophie m’avait refilé juste avant que je ne sombre. Elle me l’avait glissé dans une poche de veston, – son truc à la con -, en me répétant que je devrais essayer ça. Bref, que ça me redonnerait la pêche. Puis devant mes ultimes protestations, elle m’avait abandonné à mon sort, en me jurant que tout le monde faisait ça, et que : « je ne savais pas ce que je manquais »

Depuis que je voyais mes potes du bistrot revenir à la charge, après quelques rails de cette saloperie aux vécés? Combien de fois avais-je quitté le bar en titubant alors que ses salauds-là tentaient de draguer la plus belle fille dans la dérive du last call?

Depuis le temps que je m’étais questionné sur le sujet, il m’a semblé que j’avais tout intérêt à tenter le coup alors que j’étais frais et dispos. De toutes les manières, je préférais ne pas affronter Michel sobre. J’ai donc aspiré ma première traînée de coke dans une narine, suivie d’une seconde dans l’autre, à l’age vénérable de trente ans. Conscient de frôler le ridicule, je me suis frotté les gencives avec ce qui restait sur la table, comme je l’avais vu faire dans les films.

J’ai à peine eu la tête relevée, que j’ai senti une nouvelle assurance me gagner, j’en avais les bras ballants. Une chaleur d’une extrême douceur m’a envahi. Ça s’est bousculé à la porte de mes pensées, de sorte que j’ai vérifié à la fenêtre que notre bagnole était bel et bien dans le stationnement. Puis d’un coup les tripes m’ont tressailli, je me suis aiguillonné vers les cabinets en me tenant le ventre d’une main. J’y ai grillé la première cigarette du condamné à vivre.

J’en étais à me laver les mains, quand j’ai entendu un peu de bruit en provenance du couloir. Dans mon excès de nervosité, j’ai claqué sans le vouloir la porte. Mon coeur frétillait tel un poisson hors de l’eau. Je me suis empressé de verrouiller. Je respirais par le nez, je me suis agenouillé devant le couvercle fermé sur la cuvette pour recompter tout ce fric qui semblait tombé du ciel. Je ne savais plus où j’en étais dans mes comptes, quand une musique angélique en provenance de la sono est venue me tirer de mes élucubrations.

Quand j’ai perçu que mes réflexes m’étaient revenus, je suis retourné du côté du salon. La vue du canapé désert m’a fait ravaler ma salive de travers. Je me suis répété : Un homme mort ! Tout en détachant les syllabes pour en accuser le poids. Comme si certaine peur pouvait être plus forte que la raison… Je marchais sur des œufs, et sur la pointe des pieds à part ça!

Je me suis dirigé vers la cuisine ou je suis tombé nez à nez avec… Martine, qui – les cheveux en broussaille – farfouillait dans un placard. Elle portait un de mes vieux pyjamas. Que fabriquait-elle là à pareille heure? Et moi qui me préparais à croiser les fers avec Michel! C’était inespéré! J’ai accusé à ma manière la façon dont elle s’affairait dans le frigo, puis elle a fini par se poster devant moi avec les mains plantées dans les hanches. Elle m’a ensuite décroché son fameux sourire. Je me suis demandé si ses lèvres-là laisseraient un iceberg indifférent?

Puis, elle m’a balancé :

« Tiens, te voilà ! On dirait que t’as dormi tout habillé! »

J’ai dû me retenir pour ne pas éclater de joie. Et tout en remuant la tête d’incrédulité, j’ai agité en sa direction un index que je brandissais pour signifier : Minute! Minute!

Je me suis aussitôt mis à la recherche de Michel à travers la maison au pas de course. En vain…

Les drogues qui continuaient à se balader dans ma tête depuis la soirée précédente avaient ceci de sympa, qu’elles me donnaient le sentiment de voir les choses, d’entendre les bruits, de percevoir la chaleur, comme pour une première fois. Et pour rompre avec l’anesthésie cervicale, tout en contenant au maximum mon soulagement, j’ai demandé sur un ton jubilatoire à Martine :

« Et mon frère?!… Qu’est-ce qu’il est devenu?!… Tel que je le connais, il avait mieux à faire ailleurs par un dimanche matin… »

« Non mais tu rigoles ?! Tu l’as presque fichu à la porte !… (Hé! Ho! Là!… ralentis!) Je ne savais pas que tu avais un antéchrist tapi au fond de toi! »

« QUOI???! Allez! Je t’en prie, te gènes pas!!! Au cas ou tu ne l’aurais pas remarqué, nous étions sérieusement éméchés tous les deux… De toutes les manières, je me souviens que dalle… »

Elle s’est approchée en me dévisageant avec intensité, puis elle s’est collée à moi, et m’a soufflé au visage:

« Qu’est-ce que t’as oublié exactement?! Hein? Nous avons tous vu comment tu la regardais»

« Non, mais je rêve, ai-je répliqué. Regarder qui, d’abord? À ce que je sache, je n’ai aucun compte à te rendre! »

Elle a alors appuyé fermement son corps au mien, qui par le fait même s’est transformé en cire chaude. Sa question piège me chatouillait le bas de la nuque. Et si Sophie n’avait pas été à quelques mètres de nous, derrière une simple cloison, je n’aurais juré de rien car Martine m’attirait férocement!

Ainsi, plus elle ajoutait de pression contre mon thorax, plus je reculais, ne serait-ce que pour me détacher de sa fermeté magnétique. J’ai reculé jusqu’à ce que le comptoir de la cuisine ne mette fin à ma fuite. Ses cheveux sentaient la lavande, puis lorsqu’elle a fondu sur moi une deuxième fois, il s’agissait de la fois nécessaire pour qu’elle m’embrasse comme il le faut. Nos haleines se sont mêlées pour de bon. Alors seulement a-t-elle retrouvé ses esprits. Elle a fait marche arrière avec les yeux plissés pour mieux me contempler de la tête aux pieds.

Du coup, elle m’a tourné le dos, pour vaquer à d’autres occupations, – comme si de rien n’était -, me laissant pour le moins perplexe. Je prenais d’énormes risques avec Sophie si près de la scène du crime, mais quand je vis Martine soupirer devant le fouillis de l’armoire, j’en ai profité pour relancer le débat.

Je l’ai enlacé à la taille par derrière, en lui demandant ce qu’elle cherchait. Elle a simplement secoué la tête et a affirmé que cela était sans importance. Cette fois, c’est elle qui a reculé… Sa silhouette découpée par le contre-jour me les a sciées, j’ai cherché des mots…

« Bon! Ben! J’vais à l’épicerie! , ai-je lancé, un briquet à la main. »

« Nous avons tout ce qu’il nous faut ici, a-t-elle répondu en me tendant des cigarettes. J’ai l’impression que tu veux me fuir à tout prix! C’est désagréable, je t’assure!… »

Elle m’a fixé intensément. Le sourire avait disparu.

« J’ai besoin d’ail pour la vinaigrette!, ai-je fini par trancher. Je vais nous préparer… »

Elle s’est glissée entre la porte et moi, les lèvres pleines et boudeuses. Elle m’a dévisagé d’un air assuré. Ses lèvres m’avaient tout l’air d’un appel et j’y ai plaqué les miennes. Contre toute attente, elle m’a rabroué en chuchotant:

« Demain Marco! Attends demain!… »

Elle m’a ensuite scruté de ses lasers intelligents. J’avais le sentiment qu’elle lisait dans mes pensées quand elle a lâché :

« Allez dépêche-toi, prends du pain pendant que t’y es! »

« Blanc ou brun?, ai-je demandé. »

« Je suis végétarienne!, a-t-elle répondu. »

« Hum!… »

Daniel Guimond – Trois Rivières, 1998-

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